dans la condamnation qui frappe aujourd'hui la graisse et l'embonpoint, quel est la part de la mode?

Publié le par Phil

La conception vulgaire de la pesanteur est comme le schème corporel de l’esprit. Bien que son idée soit en nous, nous ne la concevons pas distinctement et c’est pourquoi nous avons tous tendance à la matérialiser c’est-à-dire à l’associer avec quelque chose de matériel ou de corporel. Aussi l’idée que nous nous faisons des corps révèle-t-elle indirectement la conception que nous avons naturellement de notre esprit. Car c’est de l’esprit que nous tirons l’idée d’une chose présente tout entière en chacune de ses parties ou d’une chose qui est sans parties. L’usage de la méditation philosophique nous apprend à reconnaître le transfert des propriétés de l’esprit sur le corps et à ne pas ou ne plus commettre d’impropriétés en attribuant à l’une de ces deux choses la qualité que nous ignorons être celle par laquelle l’autre en est justement distincte. L’erreur contenue dans l’idée de pesanteur consiste dans l’attribution d’une connaissance ou d’une volonté à quelque chose de corporel, alors que la connaissance est la marque propre de l’action conduite par l’esprit. L’idée de pesanteur suggère que le corps cherchait en tombant à rejoindre le centre de le terre, comme dans la physique scolastique. Or le corps, en tant que tel, ne peut rien rechercher, ne peut pas tendre vers quelque chose car son concept exclut toute propriété ou tout mode qui implique une action par représentation, une action intentionnelle. L’idée claire et distincte du corps est celle d’une substance étendue en longueur, largeur et profondeur. Cette idée exclut la pensée ou l’intelligence. Pourquoi l’étendue, ou plutôt la chose qui est étendue, exclut-elle la pensée ? La réponse de Descartes est invariable : l’étendue est divisible, la pensée est indivisible. On peut concevoir la moitié ou le quart d’un corps alors qu’une idée ne peut être coupée en deux, une telle assertion se détruisant d’elle-même. Si le fait de pouvoir concevoir la partition d’un corps (laissons pour le moment de côté la question de savoir de quel corps il s’agit, un corps physique ou un corps vivant comme celui d’un animal ou d’un homme) est contenu dans le concept du corps, si je ne peux pas concevoir le corps sans le concevoir comme divisible, alors l’essence d’un corps est de ne pas être un corps, de ne pas posséder une unité telle que l’on ne puisse, au moins en pensée, mettre en morceaux. Du coup la question de l’identité d’un corps n’est pas loin d’être une question purement verbale, car rien n’empêche de considérer les deux morceaux d’une pierre brisée comme des morceaux d’une même pierre ou comme deux pierres différentes. Certes, pour un corps vivant, il n’en va pas de même, mais pourtant un corps mutilé, s’il est un corps fonctionnellement déficient ou hors d’usage, n’est pas moins corporel qu’un corps entier et en état de marche. Son identité fonctionnelle (c’est-à-dire son intégrité fonctionnelle) est sa seule identité individuelle, puisque sur le plan ontologique le corps n’est pas un individu, n’étant pas indivisible mais le contraire d’indivisible. Un cadavre n’est pas moins corporel qu’un corps vivant mais le fait qu’on ne puisse faire usage d’un corps mort rapproche encore davantage ce corps de sa seule essence matérielle. De même, une automobile dont on dit qu’elle a rendu l’âme devient vite dans la pensée du conducteur privé de son instrument un “tas de ferraille”.

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