Peut-on être sûr d'avoir raison ?

Publié le par Phil

Peut-on être sûr d'avoir raison ?

Eléments de problématisation et d'introduction.

Le sujet nous demande de nous interroger sur la possibilité de la certitude. Etre sûr d'avoir raison, c'est être sûr que ce que je dis est vrai. Il s'agit donc de déterminer ce qui peut nous permettre d'accéder à la certitude : c'est-à-dire ce qui va nous permettre de savoir que ce que nous disons est vrai, sans doute possible. A priori, la réponse à cette question semble plutôt facile : je peux être sûr d'avoir raison à partir du moment où je possède la preuve de ce que j'avance. Cette preuve peut être de différente nature : ce peut être, par exemple, une démonstration, ou une expérience, même un objet (le flagrant délit me permet, par exemple, d'être sûr de ce que je se soupçonnais).
Mais les choses ne sont pas si simples. Il peut m'arriver d'éprouver une certitude pour me rendre compte, finalement, que j'avais tort. Etre sûr d'avoir raison, cela désigne également un sentiment. Ce sentiment de certitude ou d'évidence que nous éprouvons parfois. Or, ce sentiment est souvent démenti par la suite des événements : il arrive que ce que nous tenions pour absolument certain s'avère faux. Est-il donc possible d'être sûr de ce que nous avançons ? Etre sûr, cela suppose en effet une stabilité dans le temps. Ce dont je suis sûr, je dois pouvoir me reposer dessus comme quelque chose de stable qui est garanti pour l'avenir. Ainsi, être sûr d'avoir raison cela suppose que je prenne un engagement sur l'avenir ce qui semble, a priori, absurde. Dans nos choix comme dans nos connaissances, nous restons ignorants de l'avenir. Or, c'est l'avenir qui peut nous dire si nous avions raison de faire les choix que nous avons faits et apporter la preuve que ce qui était vrai hier l'est toujours aujourd'hui.
On pourra aussi faire varier les significations de « peut-on » puisque cela interroge la capacité qui est la nôtre à être sûr d'avoir raison comme nous venons de le voir, mais aussi la légitimité. Ai-je le droit d'être sûr d'avoir raison ? La certitude n'est-il pas pire danger qui guette la pensée raisonnable ? Au contraire, le doute n'est-il pas une garantie de scientificité ? Ne dois-je pas le ménager si je veux éviter le dogmatisme ?


Pistes de réflexion.

I - Il est possible d'accéder à une forme de certitude qui nous permette de dire que nous savons que nous avons raison à coup sûr.

Avoir raison, cela signifie deux choses : d'une part, cela signifie que ce que nous disons est vrai. Cela constitue une piste d'analyse disons théorique. D'autre part, cela signifie que le choix que nous faisons est le bon. Dans ce sens, c'est une piste de réflexion plutôt pratique. Or, dans les deux cas, ils existent des principes sur lesquels notre pensée peut reposer et grâce auxquels nous pouvons être sûrs d'avoir raison de ce que nous pensons ou faisons.

Pour être sûr d'avoir raison, il faut pouvoir fonder notre pensée sur des règles ou des principes qui sont eux-mêmes fiables. Par exemple, dans mes choix, je peux être sûre d'avoir raison si je dispose de principes, moraux notamment, qui peuvent me permettre d'être sûr, systématiquement, de faire le bon choix.
C'est, par exemple, un tel principe que représente la loi morale de Kant (Fondements de la métaphysique des moeurs). Comme il est universel et a priori (il ne dépend pas de l'expérience), il est valable en toutes circonstances et donc si je le respecte, je suis sûre de faire toujours le bon choix. Par exemple, en vertu de ce principe, je ne dois pas mentir et si je choisis de ne jamais mentir, je suis sûr d'avoir toujours raison. Même dans le cas où l'on me demande de dire où se trouve un ami qui se cache chez moi et que cherchent des assassins, si je dis la vérité, je peux être sûre d'avoir raison d'agir ainsi en me basant sur ce principe que constitue la loi morale.

Il en va de même en politique. Si avoir raison, c'est prendre la bonne décision, là encore, il semble que je puisse être sûre d'avoir raison à la condition de respecter un certain nombre de principes et de modalités de fonctionnement qui visent, précisément, à rationnaliser les processus de décision pour que celles-ci soient les plus justes possible.
C'est ce que Rawls, dans La théorie de la justice, appelle la justice procédurale pure : celle qui consiste à évaluer la justice du résultat en fonction de la justesse du processus, comme dans le jeu de hasard dont le résultat est juste quelqu'il soit si et seulement si les règles du jeu ont été respectées. Ainsi, la bonne décision est celle qui est prise dans de bonnes conditions, respectueuse de principes préalablement établis. En politique aussi, donc, on peut être sûr d'avoir raison, quelques soient les décisions prises, si l'on s'en tient au respect de principes préalablement établis.

 Enfin, dans le domaine théorique, il est également possible d'atteindre une certitude par les mêmes moyens : en suivant certains principes, certaines règles qui sont les conditions de la pensée rationnelles et vraie. Donc, dans le domaine pratique comme dans le domaine théorique, je peux atteindre une certitude, même si elle est produite différemment. Dans le domaine théorique, c'est la rigueur de la preuve qui produit la certitude. Dans le domaine pratique, c'est la vigueur des principes, presque cette voix intérieure que constitue la loi morale et qui s'impose naturellement à moi.
On peut reprendre ainsi, par exemple, la distinction que fait Pascal, dans Les pensées, entre la raison et le coeur. Dans les deux cas, ces deux outils, dans leurs domaines respectifs, nous permettent d'être sûr de ce que nous pensons et croyons.



II - Mais l'évidence et la certitude que j'éprouve ne peuvent-elles pas être contredites par les conséquences de mes choix ou la suite de mes pensées ? Avoir raison, cela ne signifie pas seulement avoir suivi les bons principes ? La preuve que j'ai raison m'est plutôt la plupart du temps apportée a posteriori. Le domaine du politique est à ce titre exemplaire. On peine à admettre qu'il suffit, pour être sûr d'avoir raison, d'avoir respecté les principes, notamment légaux, qui doivent commander à la prise de décision des pouvoirs exécutifs et législatifs. Ce sont bien en fonction des résultats de leurs actions que la pertinence des décisions prises par ces pouvoirs est jugée. Comment avoir quelque certitude que ce soit dans ce domaine ?


Je ne peux être sûre d'avoir fait le bon choix et d'avoir raison que si les conséquences de mes actions s'avèrent positives. En la matière, toute prévision est impossible. Même si j'ai respecté les principes a priori du juste, si les conséquences de mon action sont nuisibles, n'est-ce pas que j'avais tort d'agir ainsi ?
C'est la nature du reproche que fait Constant à Kant au sujet du mensonge dans Des réactions politiques : je ne peux pas être sûre d'avoir raison si je suis à la lettre la loi morale qui me prescrit de ne jamais mentir car parfois dire la vérité a des conséquences pires que le mensonge. Pour être sûr d'avoir raison, il faut donc s'intéresser aux conséquences de nos actions et pas seulement aux principes qui les ont générées.

Or, je ne peux pas prévoir les conséquences de mes actions. Je peux donc être sûre que j'avais raison une fois que les faits m'ont, précisément, donné raison, mais je ne peux pas, de manière prospective, garantir que ce qui m'apparaît comme juste ou vrai à un instant t m'apparaîtra encore comme tel l'instant suivant.
C'est, d'une certaine manière, ce que Bergson nomme l'illusion rétrospective du vrai dans L'évolution créatrice. Ce n'est qu'après coup que nous pouvons identifier ce qui a rendu possible le présent dans le passé mais au moment où nous faisons nos choix nous ne pouvons prévoir ce qu'il en adviendra car la liberté créatrice dont nous sommes dotés ouvre indéfiniment les possibles qui s'offrent à nous. Avoir raison, cela semble signifier choisir ce qui est juste entre plusieurs possibles, or, explique Bergson, la liberté ne consiste pas à choisir entre plusieurs alternatives (ce qui serait une forme de limitation) mais à produire du réel et par conséquent nos actions sont totalement imprévisibles.


Il en va de même en science. Je ne peux pas m'engager sur l'avenir. Et si à un moment de l'histoire des sciences je peux être certain de ce que j'avance parce que, comme on l'a vu, mon discours est prouvé et respecte des principes formels et logiques nécessaires, je ne peux m'engager sur l'avenir. Comment être sûr qu'une nouvelle théorie plus performante ne sera pas développée sur le même sujet ? Comment être sûr que de nouvelles technologies ne permettront pas de faire de nouvelles expériences qui me donneront tort ?
C'est exactement ce qu'envisagent Einstein et Infeld dans L'évolution des idées en physique. Ils y comparent le travail scientifique à la lecture d'un roman à mystère dont on ne possède jamais la solution complète et définitive. Même si la lecture, c'est-à-dire la compréhension que nous avons du livre de la nature à un moment de l'histoire des sciences peut nous paraître vraie, nous n'aurons jamais la certitude qu'elle est complète, parfaite, définitive, c'est-à-dire que nous ne pouvons jamais être sûr d'avoir raison, mais seulement le supposer.


III - Faut-il déplorer le règne d'une telle incertitude ? Ne doit-on pas, au contraire, ne jamais être sûr d'avoir raison pour éviter toute forme de dogmatisme ?

Etre sûr d'avoir raison, cela signifie que je refuse d'entendre la contradiction qui peut m'être opposée. Or, n'est-ce pas précisément la définition du dogmatisme ? N'a-t-on pas alors, au contraire, le devoir de ne pas être sûr d'avoir raison pour nous prémunir contre ce dogmatisme – scientifique ou religieux – qui fait obstacle au progrès de la science et des lumières.
Dans La logique des sciences sociales, Karl Popper montre ainsi comment les scientifiques sont capables de faire preuve d'une forme de dogmatisme en restant sourds aux objections de leurs contradicteurs. Au contraire, c'est uniquement s'ils acceptent la possibilité d'une critique, d'une collaboration avec les autres scientifiques du même domaine, que les scientifiques peuvent ce prémunir contre une forme de partialité et participer au progrès des sciences.

Ainsi, plus que la certitude, le doute apparaît comme une étape nécessaire de la pensée humaine. C'est seulement à la condition que la pensée vit dans le doute et non dans la certitude, qu'elle peut avancer et, in fine, être juste. Certes, elle peut, au fil de ces doutes, produire des certitudes. Ainsi, le doute cartésien qui est développé dans Les méditations métaphysiques débouche-t-il sur la certitude du cogito, je pense donc je suis, principe à partir duquel tout le savoir pourra être reconstruit. Mais la démarche de Descartes montre aussi la nécessité du doute, la nécessité de ne pas être sûr de ce que nous savons et le danger de l'endormissement qui nous guette si nous nous contentons des certitudes qui ont toujours été les nôtres.
C'est très exactement cette idée que reprend Alain dans ses Propos sur la religion. Même une pensée vraie, dit-il, devient fausse lorsque l'on « s'endort » dessus, c'est-à-dire, justement, lorsque l'on se satisfait de la certitude d'avoir raison. Il n'y a de pensée et de réflexion qu'à la condition qu'il y ait doute, c'est-à-dire que la pensée revienne sur elle-même pour se dire non à elle-même.

Eléments de conclusion. Il est possible d'éprouver un sentiment de certitude à l'égard d'une idée ou d'un choix. Mais nous ne pouvons obtenir la preuve utile que cette certitude est légitime, car pour cela il faudrait prévoir l'avenir. C'est là, d'ailleurs, ce qui garantit la pensée du dogmatisme et l'existence de l'ennui – car si nous étions toujours sûr d'avoir raison, nous n'assisterions, passivement, qu'au déroulé prévisible de notre existence telle que nous l'aurions choisie, et l'on peine avoir quel plaisir nous pourrions en tirer.

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